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L’expression créative de la colère : une approche psychosomatique

la colère en art-thérapie
Expression créative de sa colère intérieure. Crédit : Josiane Gagnon, 2019

On peut arriver dans un atelier d’art-thérapie portant sur la guérison somatique en étant en assez bonne santé et sans avoir de maladie physique importante. C’était le cas de ma cliente Rosalie (nom fictif). Elle a décidé d’explorer des tensions corporelles qu’elle ressentait et qu’elle reliait au stress vécu dans sa vie. C’est avec une volonté davantage préventive (avant qu’une maladie ne s’installe) que Rosalie s’est lancée dans cette odyssée d’un atelier d’expression créative afin de mieux comprendre ce qui se passait en elle. Comme plusieurs auteurs, je crois que si nous ne sommes pas à l’écoute de nos ressentis corporels et psychiques, ceux-ci se cristallisent et viennent nous parler à travers de malaises corporels.

Notre corps ne ment pas et la façon dont il agit pour transmettre ses messages peut prendre la forme de symptômes qui sont autant d’appels lancés à la personnalité consciente pour qu’elle entende qu’il existe un déséquilibre ou un conflit intérieur. […] Combien de temps faut-il pour percevoir le déséquilibre? Une semaine, un mois, un an, une vie? Combien de récurrences seront-elles nécessaires pour attirer mon attention? Une, dix, quinze? Si je suis coupé de moi-même, une vie peut-être; si je suis à l’écoute et en réceptivité, quelques minutes suffisent parfois pour mettre un terme à une réaction en chaîne symptômes. (Labonté & Bornemisza, 2006, pp. 51-52) 

Je tenterai par cet article de tracer les grandes lignes l’expérience personnelle de Rosalie vécue durant un atelier d’expression créative, plus particulière en observant le lien entre des symptômes corporels et d’une colère refoulée.

Rosalie a choisi d’explorer tout au long de l’atelier le serrement de sa mâchoire (bruxisme). Ce serrement se produit lorsqu’elle dors, il s’agit là d’un symptôme qui représente les tensions qui l’habitent tant au niveau psychique, psychologique que corporel. Elle réalise sa tendance à se retrouver dans des milieux de travail très stressant, car elle aime être stimulée par l’adrénaline, même si cela épuise ses réserves énergétiques à long terme.

Le stress ne résulte pas seulement du fait de vivre une situation difficile, de nombreuses personnes sont aux prises avec de graves soucis sans pour autant devenir malades. Lorsqu’une maladie se déclare dans notre corps, la vraie question n’est pas de savoir quel stress l’a déclenchée, mais pourquoi cela nous touche ainsi, au point que nous prenions notre corps « à témoin ». Car si toutes nos colères se « somatisaient », il n’y aurait guère de survivants parmi nous… Il ne s’agit pas de savoir ce qui nous a rendus malades, mais quelle résonance cela a déclenchée en nous, et sur quelle douleur la colère est venue nous toucher. (Dransart, 2002, p. 87)

J’ai relu cet extrait, après l’atelier afin de mieux me syntoniser avec l’expérience vécu par Rosalie lors de l’exercice du Griboullis géant. Cela m’a fait réfléchir sur ce qui peut se produire lorsque la colère est réprimée et ne trouve aucun lieu sécuritaire pour s’exprimer. J’ai constaté que lors de la présentation en sous-groupe Rosalie était réactive aux commentaires des autres participants. Elle a exprimé qu’elle avait l’impression que les interventions des participants cherchaient à lui imposer un point de vue qui ne correspondait pas à son vécu et au message de la petite fille qu’elle avait dessiné. Puis, comme une bouffée d’air toxique, elle a eu l’impression de replonger dans l’univers malsain de son milieu de travail où elle se sent constamment bafouée. Malgré sa vive émotion, elle avait encore la capacité de voir qu’il s’agissait d’une sensibilité exacerbée qui s’exprimait. Cette colère semblait liée à une blessure fondamentale, comme nous en parle Guy Corneau (2010) : « Les réactions émotives elles-mêmes prennent leur source dans les blessures fondamentales liées à des expériences comme le rejet, la trahison, l’incompréhension, la non-reconnaissance ou l’humiliation. » (p. 116)

Son sentiment de colère avait un message à lui livrer, celui de la ramener à qui elle est vraiment et pour lui faire prendre conscience du mode de fonctionnement dont elle usait pour survivre à son environnement de travail toxique et dans lequel elle s’était enlisée depuis plusieurs années. La petite fille rebelle à l’intérieur de Rosalie avait besoin de s’exprimer pour se soulager de toute cette toxicité ressentie. Dans son quotidien Rosalie avait plutôt tendance à se déconnecter de cette petite voix intérieure. Sa partie adulte autoritaire cherchait constamment à la réprimer plutôt que d’être à son écoute. – « Je dois apprendre à mieux écouter mon enfant intérieur et lui permettre de s’exprimer adéquatement, après tout c’est un enfant qui demande à ce que l’on prenne soit de lui ! », s’est dit Rosalie. En ce sens Guy Corneau (2010) souligne que :

Le trouble est le messager des parties négligées de l’être. Il sera donc important de se livrer à une introspection afin de vérifier si notre réalité s’est éloignée de ce que nous sommes réellement. » (p. 115) […] Les attitudes défensives que nous mettons en place composent ce que nous pourrions appeler notre personnalité ou notre personnage. Ce personnage est une sorte d’armure psychique vivante qui nous protège de façon que nous ne soyons pas perturbés sans cesse par nos blessures fondamentales. […] Dans un premier temps, cette carapace protectrice à laquelle nous nous identifions inconsciemment nous permet de survivre aux heurts et aux blessures; dans un second temps, toutefois, elle nous étouffe. […] Notre personnage protecteur s’oppose notamment à notre individualité créatrice qui veut s’ouvrir au mouvement de la vie et à sa constante nouveauté. ( p. 117)

Durant cet atelier d’art-thérapie, Rosalie a pu approfondir la connaissance de cette partie blessée et elle s’est réapproprié le pouvoir d’en parler. Ce fut le premier pas pour dénouer sa mâchoire serrée, qui lui causait un bruxisme important. À travers un dessin intuitif , elle a découvert une petite fille qui voulait simplement la guider sur la voie de la guérison. En résumé, cet atelier fut pour Rosalie une expérience à la fois ludique, douloureuse, apaisante, mais assurément enrichissante…


Lectures recommandées :

Brillon, M. (2006). Image du corps et maladie physique, une exigence de travail pour la pensée. Psychologie Québec, le magazine de l’Ordre des psychologues du Québec , 23 (3), 18-20.

Corneau, G. (2010). Revivre. Montréal : Les Éditions de l’Homme.

Dransart, P. (2002). La maladie cherche à me guérir, Tome 2 : Nœuds et dénouements. Grenoble : Le Mercure Dauphinois.

Labonté, M. L., & Bornemisza, N. (2006). Guérir grâce à nos images intérieures. Montréal : Les Éditions de l’Homme.

Moore, T. (1994). Le soin de l’âme. Paris : Flammarion.Rinfret, M. (2000). Intégration des écoutes psychologique et somatique. Revue québécoise de psychologie, 21 (2), 65-83.

Site web recommandé :

Johanne Hamel, auteure de L’art-thérapie somatique (2014) https://www.johannehamel.com/livres


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L’art-thérapie et les troubles psychotiques

indices visuels d'une personnalité schizotypique, magie, miroir, mains
Interprétation d’indices visuels d’une personnalité schizotypique

INTRODUCTION

Du point de vue de la psychopathologie, le DSM-5 classe les troubles psychotiques sous le libellé de spectre de la schizophrénie et autres troubles psychotiques. Sous ce libellé nous retrouvons la schizophrénie, ainsi que la personnalité schizotypique, le trouble délirant, le trouble schizophréniforme, le trouble schizoaffectif ainsi que le trouble psychotique bref. Une caractéristique commune à tous ces troubles psychotiques est le dysfonctionnement social.

En ce sens une approche psychosociale est souhaitée afin de permettre aux personnes souffrant d’un trouble psychotique d’améliorer leurs habiletés sociales. C’est ce qui m’amène à vous parler de l’art-thérapie comme d’une approche intéressante à utiliser auprès des personnes souffrant d’un trouble psychotique, car elle les aide à mieux s’ajuster au monde réel. Par exemple, les objectifs de l’intervenant en art-thérapie peuvent être de leur apprendre à mieux tolérer la présence d’autrui, à améliorer leur mode d’expression et même à assouplir leur routine.

Quelques considérations à connaître pour animer des ateliers d’art-thérapie auprès d’une personne souffrant d’un trouble psychotique

L’art-thérapeute doit adapter ses activités artistiques aux besoins de ces personnes et garder à l’esprit les enjeux qui peuvent émerger d’une telle activité comme la fragmentation, la persécution, l’omnipotence, l’anéantissement et le clivage. Ces enjeux peuvent être anxiogène pour les personnes psychotiques. En ce sens, un cadre sécuritaire doit être instauré pour permettre de contenir l’émergence de ces fantaisies. À l’intérieur d’un cadre sécuritaire, le processus artistique permet à la personne de mieux se structurer psychiquement tout en respectant ses défenses naturelles. Ainsi la personne psychotique peut explorer de façon sécuritaire les parties fragmentées de son Self et se reconstruire une personnalité mieux adaptée à la réalité du monde extérieur.

Par contre, cela est possible seulement avec la mise en place d’un suivi art-thérapeutique à long terme. Malheureusement, pour plusieurs raisons, souvent de nature organisationnelle, les suivis se font sur du court terme. Si l’on doit offrir un suivi à court terme, il faut alors viser des objectifs vers l’amélioration d’un bien-être et une meilleure qualité de vie, plutôt qu’une diminution des symptômes ou d’une guérison.

Dans tous les cas, un suivi art-thérapeutique doit se faire de manière progressive. Au début, l’utilisation d’un médium contrôlé et structurant comme les crayons de mine ou le feutre est recommandé. Il faut éviter les médiums liquides comme la peinture, car la personne psychotique peut se sentir submergé à son contact. Les médiums secs permettent mieux de renforcer la structure de l’ego et les forces intérieures de la personne.

Un autre aspect à considérer est la spatialité d’une création. Ainsi,  une œuvre artistique en 2D permet de toucher à des aspects différents qu’une œuvre en 3D. Par exemple, le dessin d’un paysage au feutre peut aider la personne à prendre conscience et à mieux différencier les éléments en figure/fond de l’image. Pour ce qui est de l’oeuvre en 3D, comme une sculpture en carton, elle mène un travail au niveau de la forme. Là où il n’y avait que l’informe, il y a maintenant la forme. Soulignons qu’un médium comme l’argile favorise la trace, le sentiment d’exister et l’instauration d’une limite concrète entre l’intérieur et l’extérieur. Par contre, l’art-thérapeute doit se rappeler que l’argile amène la personne à être en contact avec ces angoisses corporelles. Certaines personnes psychotiques voient en l’argile de même qu’avec la plasticine un objet de persécution. Par exemple, la pellicule d’argile qui sèche et craque sur la peau peut être très déstabilisante et rappelle l’enjeu de morcellement.

Au niveau des interactions, les premières phases d’approche de l’objet d’art se présente souvent par des interactions minimales comme « j’aime/ je n’aime pas». Ainsi, les premiers ateliers permettent à la personne d’explorer, d’apprivoiser et de classifier le matériel artistique et la composante d’une image (les couleurs, les lignes droites, entremêlées, sinueuses, les formes et l’emplacement des éléments graphiques sur une feuille). Tranquillement, la personne s’approprie le langage pictural pour exprimer son individualité.

Avant de terminer, je souhaite faire un bref survol des indices graphiques présents dans les œuvres d’une personne psychotique. On remarque souvent que les œuvres sont souvent inachevées, comme des ébauches construites sur des formes préliminaires, déformées et vides. Les objets sont souvent confondus avec l’arrière-plan. Les notions de perspective ne sont pas comprises. Les couleurs sont bruyantes, irréalistes et illogiques. L’atmosphère des œuvres est bizarre et fragmenté.

Malgré les considérations précédentes, il est de mon avis qu’il ne faut pas déprécier l’esthétisme de ce genre de création. Au contraire, l’histoire nous raconte que c’est grâce à l’innovation de certains psychiatres du 19e siècle que l’art est entré dans les asiles. Par la suite, cet art «des fous» est devenu un mouvement artistique connu sous le nom d’Art Brut. Aujourd’hui, l’Art Brut connaît encore une popularité auprès du milieu artistique, des musées et des collectionneurs.

Conclusion

Le sujet de l’art chez les personnes psychotiques est vaste et fascinant et j’aurais sûrement l’occasion d’y revenir, mais pour conclure, ce qu’il faut se rappeler c’est que l’art permet aux personnes souffrant d’un trouble psychotique d’avoir un meilleur contact au monde extérieur et intérieur, d’apprendre à mieux s’exprimer et d’améliorer leur qualité de vie. Au final, l’art leur permet de prendre une place dans la société.

Bibliographie

Gussak, D. E. et Rosal, M. L. (2016). The Wiley handbook of Art Therapy. Wiley & Son.

Killick, K. et Schaverien, J. (1967) . Art, Psychotherapy and Psychosis. London : Routledge.

Morrison J. (2014). DSM-5 Made Easy : The Clinician’s Guide to Diagnosis. New York : The Guilford Press.